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Partage de l'apprentissage à couper du bois à 9 ans avec son oncle

- Jérôme HASCOET

Déposé par Jean Bovet, un texte écrit par Germaine Bovet

Je suis née le 27 juillet 1921. De ma petite enfance je n’ai aucun souvenir, pas même de la mort de mon père un 17 septembre 1923.

Mes premiers souvenirs datent environ de mes cinq ans. C’est tante Marie qui m’a appris à lire, à écrire et aussi des poésies.

A la maison vivait : Bonne Maman, tante Aglaé ma marraine et notre grande tante, très âgée qui avait sa chambre au dessus de la cuisine, les frères et sœurs. J’ai peu connu oncle Jean qui après son bachot passé à Périgueux est parti à Bordeaux travailler chez Bon-papa (courtier maritime). Tante Marie avait terminé ses études à Bordeaux chez les dominicaines à Albert le Grand où nous avons toutes été sauf tante Anne.

Nous avions aussi pas mal de domestiques, Mélanie la cuisinière, Marinette sa petite fille femme de chambre, Marie et Lucie qui faisaient les lessives tous les lundis et Bouchelot le jardinier, mon grand ami. Le matin il arrivait à 6h, cirait les chaussures, puis le ménage de la salle à manger, des 2 balcons et de l’escalier. Puis il faisait la pâté du cochon qui lui logeait dans la cour des poules. La pâté se faisait dans la pièce à côté de la lingerie dénommée « la cuisine des cochons ». Quand je pouvais, j’allais trouver Bouchelot qui cassait la croûte avec une frotte à l’ail et des pommes de terre cuites dans la soupe du cochon ! un régal ; mais Bonne Maman n’était pas contente et me grondait… ce qui ne m’empêchait pas de recommencer….

Vers Noël chaque année on faisait la cuisine du cochon, grand travail qui m’amusait.

J’allais aussi retrouver Bouchelot au jardin, où il descendait son travail terminé, après avoir amené chaque jour une pleine brouette de bois pour la cuisine, la cuisinière marchant au bois et l’hiver une pour la salle à manger pour le feu dans la cheminée. J’allais donc retrouver Bouchelot ce qui n’était pas permis et je « l’aidais » à jardiner et je lui disais « Bouchelot on travaille comme des nègres » ou quand il cirait la salle à manger et que je glissais « Bouchelot vous êtes une bête » ça le faisait rire et il disait « Mademoiselle Germaine va dire que je suis un bête ». Je l’aimais beaucoup et je crois que lui aussi m’aimait bien. J’ai eu beaucoup de peine lorsqu’en 1945 il s’est pendu, se trouvant vieux et inutile.

Les journées se suivaient avec le même horaire. Lever 7h, messe 7h ½, classe 9h à 11h ½, déjeuner reprise de la clase à 13h jusqu’à 14h, 19h dîner 20h coucher. Le matin l’hiver se sortir du lit dans les chambres glaciales, c’était l’horreur. Il faisait très froid, l’eau gelait dans les brocs et les cuvettes, se laver était un supplice. Pas d’eau courante, ni chaude, ni froide, ni dans la cuisine, l’eau était prise à la pompe dans la cour avec des seaux qu’on mettait sur l’évier et on prenait l’eau dedans avec casserole. Pour se laver les mains c’était très pratique.

A partir de 5 ans nous allions à la messe tous les jours ; la famille se groupait dans la chapelle St Jean. Il n’était pas question de dire à Bonne Maman qu’on était malade pour rester au lit. Thermomètre, pas de fièvre, debout !

C’est Mademoiselle Jarretout qui nous faisait la classe. Je me souviens seulement à partir de tante Belette et tante Geneviève qui suivaient les mêmes cours, ainsi que tante Guitou et tante Marie Thérèse. Je restais donc toute seule et je ne trouvais pas ça amusant du tout, j’en faisais le moins possible d’autant que Mlle Jarretout s’occupait surtout des ainées, moi j’étais la petite.

Quand j’ai eu 6 ou 7 ans tante Geneviève et tante Guitou faisaient un journal « Négevéve et Mirtegar ». J’ai voulu les imiter en faisant « Pervenche bleue ». Le journal des tantes était très bien, le mien …. Mais j’ai eu la fierté qu’il aille jusqu’en Espagne, des cousines de Bonne Maman s’y étaient abonnés. Dommage tous ces journaux ont été détruits…

Nous couchions les 3 dernières dans la chambre de Bonne Maman. Le problème pour aller se coucher l’hiver était une horreur ! il fallait sortir de la salle à manger relativement chaude, monter, le vestibule était glacial, la chambre aussi, se déshabiller, rentrer dans les lits froids c’était affreux.

Les dimanches la messe était à 8h, puis vers 11h par n’importe quel temps, nous allions tous au cimetière. L’après midi à 2h le catéchisme à partir de 9 ans puis les vêpres après on faisait souvent des jeux de société avec Bonne Maman.

Tante Aglaé est morte le 28 mai 1928, juste avant ma première communion. J’en ai peu de souvenir, seulement du jour de sa mort et de son enterrement où la famille s’était déplacée en grand nombre et les mareuillais étaient très nombreux. Elle était très connue et très aimée à Mareuil. Après les obsèques il y a eu un déjeuner où il y avait des oncles, tantes, cousins … j’avais été très peinée et choquée parce que pendant le déjeuner on avait ri.

Nous vivions en cercle fermé, ne jouant jamais avec les enfants de Mareuil qu’on ne voyait qu’au catéchisme. Heureusement nous étions nombreuses, mais le contact nous manquait. Les visites n’étaient pas nombreuses, nous étions de vraies sauvageonnes.

Un jour où nous jouions avec les grandes au docteur au jardin, tante Anne m’avait mis sur la main un emplâtre de boules de sureau écrasées avec des boules d’if et je ne sais plus quoi, une horreur … on m’a envoyée me nettoyer à la mare, aux escaliers j’ai glissé et je suis tombée à l’eau. Comment je m’en suis sortie ?? mais quand je suis revenue trempée ça a été la panique et depuis ce jour il était interdit d’aller dans l’allée de la mare.

Nous avions les vacances scolaires 10 jours à Noël 10 jours à Pâques 2 mois pour les grandes vacances. Vacances où nous nous ennuyons souvent. Les « Bordelais » revenaient c’était la joie.

Pour la Toussaint on fleurissait les tombes, Mr le curé après les vêpres venait en procession au cimetière bénir chaque tombe. Il y avait toujours la foule.

Noël était très attendu. La veille nous faisions la crèche au salon. A partir de 7 ans on allait à la messe de minuit. Dés le dîner les plus jeunes étaient couchées et on nous réveillait à 11h30. Avec tante Marie Thérèse nous guettions pour voir quand le petit Jésus allait passer jusqu’au jour où nous avons aperçu Bonne Maman avec son tablier rempli de paquets …. Après la messe il y avait le réveillon, puis on allait voir ce qu’il y avait dans les chaussures que nous avions déposées devant la crèche. Chacun avait son orange (la seule de l ‘année) avec une petite bricole. Le cadeau un peu plus important était pour le 1er Janvier. Ce jour là on allait, avec Bonne Maman, présenter nos vœux aux notables de de Mareuil. La corvée pour nous.

Le carême était un peu dur et bien long. Pour les Rameaux, qu’il fasse chaud ou froid, on s’habillait en été. Les vêtements d’hiver étaient rangés jusqu’à la Toussaint. Marie Bordet nous confectionnait des robes ou rafistolait celles de l’année passée. Les essayages étaient folkloriques. Une année Marie Bordet avait confectionné pour chacune d’entre nous des robes à fleurs. Nous étions toutes les 7 habillées pareil. Tante Marie avait refusé de compléter le « pensionnat ». Pour les Rameaux il y avait la frairie. Nous allions avec Marie Bordet (on ne sortait jamais seule dans Mareuil) qui nous offrait un tour de manège que je ne pouvais pas faire étant malade sur cet engin.

Le Samedi des Saints nous allions à la messe qui, à cette époque, se disait le matin, messe de Pâques. Les cloches qui étaient parties à Rome le jeudi Saint revenaient le samedi Saint pendant la messe. Quand nous revenions Bouchelot nous disait « j’ai vu les cloches arriver elles ont laissé tomber des œufs dans le jardin. C’était la joie d’aller les chercher. Œufs durs que les aînés avaient peints. Les œufs en chocolat sont venus beaucoup plus tard.

En été il y avait la kermesse dans le parc, c’était la fête. Il y avait beaucoup de monde. Les gens de Mareuil ou les enfants chantaient et jouaient des saynètes. La fanfare jouait, il y avait plein de comptoirs, c’était superbe. Et puis il y avait le pèlerinage du 8 septembre. Nous confectionnons des fleurs et faisions des guirlandes un mois avant. Le matin du 8 on accrochait les guirlandes, la famille décorait toute la rue du Moulin de Madame. A partir de 9h arrivaient des cars, des gens à bicyclette à pied pour la messe de 11h. Il y avait vraiment la foule. A 3h vêpres avec procession dans les rues de Mareuil très bien décorées arrêt à la chapelle de Notre Dame de Bon Secours puis retour à l’église. Mareuil se vidait des pèlerins. Le soir c’était la procession aux flambeaux même itinéraire et là encore il y avait énormément de monde. On chantait le cantique patois « Damo de Boun Secours ». Le lendemain il fallait tout remette en ordre : un vrai travail.

En octobre c’était la rentrée des classes, puis revenait la Toussaint, on remettait les vêtements d’hiver et le cycle recommençait…

Il faut dire que les saisons étaient très marquées. L’hiver très froid avec de la neige, été chaud et printemps et automne agréables.

Pendant les grandes vacances les Teisseires Edith, Germaine et Odette venaient passer une quinzaine de jours avec nous. On s ‘amusait bien et je faisais avec Germaine et Odette pas mal de bêtises. Une année, nous avions à peine 10 ans les cousines avaient porté des cigarettes et des bonbons à la menthe. Toutes les 3 nous allions nous cacher dans les prés pour fumer notre cigarette, après quoi nous mangions notre bonbon à la menthe pour effacer l’odeur. Mais un jour nous avons été découvertes par les aînées. Nous n’étions pas fières de comparaître devant Bonne Maman. Tante Bernadette avait des cigarettes avec un pétard au milieu ce que nous ignorions et nous avons dû fumer toutes les 3 en même temps cette fameuse cigarette. Panique quand le pétard à exploser sans gravité bien sur.

Un peu plus grandes nous allions faire des parties de cache-cache au château. Nous nous amusions beaucoup et faisions plein d’imprudences. Si Bonne Maman avait su !!!. Tout s’est terminé le jour où Edith et Tante Marie Thérèse sont montées sur poutres posées en équilibre et qui ont basculées, heureusement pas de très haut, mais elles s’étaient fait mal.

Il y avait aussi les visites de tante de Bercegal dite tante chocolat parce qu’elle apportait à chaque fois qu’elle venait des chocolats. C’était la marraine d’oncle Bernard et de tante Anne. Elle arrivait de St Pardoux la Rivière dans une Dédion-Bouton, conduite par son chauffeur en habit. Nous étions dans l’admiration. Dans ce temps là les voitures étaient rares. Elle était reçue au salon, Marinette arrivait en tablier blanc dire « Madame est servie » et nous passions à la salle à manger. Seules les grandes personnes parlaient. Nous étions très intimidées et ne bronchions pas. On ne parlait que si on nous interrogeait.

En février 1932, tante Marie est venue présenter son fiancé oncle Yves. Une fois de plus j’étais très intimidée et encore plus lorsqu’oncle Yves m’a donné une poche de bonbons. J ‘ai bafouillé un « merci monsieur » et il m’a dit « mais il faut m’appeler Yves ». J’étais rouge de confusion.

Nous avions toutes les cheveux longs, les aînées des chignons seules tante Geneviève et tante Guitou avaient les cheveux tellement raides qu’elles les avaient courts. Tante Marie Thérèse et moi ayant les cheveux souples nous avions droit tous les samedis à des bigoudis mais un jour les aînées ont décidé qu’il fallait me faire couper les cheveux. Bonne Maman ne voulait pas, elles ont décidé qu’on tirait à pile ou face. Je ne sais pas si elles ont triché mais elles ont gagné. Bonne Maman a donc accepté et on m’a emmenée sur le champ chez le coiffeur. J’étais très fière.

Le 3 août 1932 a eu lieu le mariage de tante Marie. Les plus jeunes nous étions très excités. La maison était en effervescence depuis un certain temps. Comme l’argent manquait c ‘est tant Anne, mademoiselle Jarretout et une amie des aînées qui ont fait toutes les robes. Le curé de l’époque était très sévère et avait refusé que les robes soient à manches courtes pour l’église. Seule étant petite pour moi c’était permis. Les robes n’avaient plus aucun chic. Tante Anne s’est arrangée pour donner un coup de ciseaux dans une manche. Trop tard plus de tissu pour réparer les dégâts. Elle a eu sa robe à manches courtes, elle jubilait.

Les Bretons étaient venus très nombreux. De notre côté la famille aussi était en nombre. Ce fut un très beau mariage. Avec les gens de Mareuil l’église était archi pleine à 11h pour la Messe. Déjeuner dehors ou au billard malgré un temps incertain mais il n’a pas plu. Un traiteur venu de Périgueux. Au dessert il y avait une glace la première que je mangeais de ma vie : un délice !

Chaque année, à la fin de la classe en juillet, il y avait la distribution des prix. On jouait des saynètes, on chantait, récitait des poésies, c’était superbe. Un dimanche du mois de juin il y avait le catéchisme puis les vêpres que je suivais assise sur les bancs devant avec les autres filles de Mareuil et ce jour là j’ai parlé sans arrêt avec ma voisine. C’était interdit et encore plus pour une Dereix. A la fin des vêpres avant de partir Mr le curé celui qui était si sévère, face au public qui était nombreux et a dit « Germaine Dereix a parlé sans arrêt avec sa voisine ». La honte ! Bonne Maman dans ses prières n’avait rien entendu mais Mlle Jarretout, oui. Elle est arrivée très en colère à la maison et a tout raconté à Bonne Maman. Je ne me souviens plus de la punition immédiate mais lorsqu’il y a eu la distribution des prix j’ai été privé de livres. J’ai trouvé que c’était tellement injuste que j’en ai voulu très longtemps à Mlle Jarretoux qui est rentrée au couvent quelques années après.

Il y a eu aussi le tennis. Tout le monde y travaillait, les aînés, Bouchelot, des journaliers. Un énorme travail mais une réussite. Pendant l’été les « châteaux » se remplissaient et chacun avait son jour de réception. Pour la famille c’était le jeudi. En général il y avait beaucoup de monde. Le tennis avait beaucoup de succès avec les jeunes. Bonne Maman recevait au salon les parents les petits nous servions le goûter servi à la salle à manger. Ce n’était pas très amusant …

Pendant les grandes vacances après le déjeuner, nous nous installions à la salle à manger et Bonne Maman nous apprenait à coudre. A tour de rôle nous lisions un livre à haute voix puis à 16h nous emportions le goûter dans le pré et nous nous baignions les pieds dans le petit ruisseau qui longe notre ancien jardin.

Oncle Jean qui travaillait à Paris venait quelque fois à Mareuil. Il arrivait avec une pleine valise de chaussettes qu’il fallait raccommoder et quand c’était mal reprisé Bonne Maman nous faisait recommencer : la vraie corvée.

Mais oncle Jean avait une chose extraordinaire, un phonographe ! et quand il le faisait marcher c’était le bonheur. Mais parmi les disques il y en avait qui n’étaient pas au goût de Bonne Maman. Nos jeunes oreilles ne devaient pas entendre des chansons pas convenables auxquelles d’ailleurs je ne comprenais pas grand chose…. Mais du moment que s’est défendu c’était bien plus amusant de les écouter.

Il y a eu aussi les séances de peinture. Un jeune peintre des environs, très amoureux de tante Anne n’osait pas se déclarer, alors il avait demandé la permission de faire mon portrait. Les jeudis, séance de pose qui durait bien trop longtemps et je n’étais pas contente. Mon portrait terminé il a osé faire celui de tante Anne. Ça en est resté là.

Les voyages à Bordeaux pour aller chez l’oculiste étaient folkloriques. Nous partions très tôt le matin Bonne Maman, tante Marie Thérèse et moi. Nous prenions un petit autobus qui conduisait les voyageurs à la gare Mareuil-Gout puis nous montions dans le train en 3ème, wagon en bois. Après 3 changements nous arrivions à Bordeaux Bastille. Là il fallait prendre la gondole pour traverser la Gironde puis le tramway, enfin nous arrivions chez Bon Papa, allée de Chartres, grande maison avec plein de domestiques où vivait Bon Papa, oncle André et tante Suzanne frère et sœur de Bonne Maman. Je n’ai jamais connu ma bonne Maman qui est morte en 21 je crois. Nous étions très intimidées. Nous restions 2 ou 3 jours en essayant de ne pas faire de bêtises. Les 3 étaient très sévères. L’oculiste prescrivait des lunettes et tante Marie Thérèse et moi revenions toutes fières à Mareuil après une telle expédition. Bon Papa est mort en 35, oncle André en 39 et tante Suzanne restée seule a passé une grande partie de la guerre à Mareuil.

Tante Bernadette, tante Belette et tante Geneviève se sont succédées en pension et vivaient chez Bon Papa. A partir de tante Guitou, tante Marie Thérèse et moi nous étions pensionnaires. Nous rentrions en 2ème les plus douées passaient le bachot.

A Mareuil les domestiques ont été supprimés en 32 après le mariage de tante Marie. Il ne restait que Bouchelot et les femmes qui faisaient la lessive.

L’été nous allions après dîner, faire de grandes promenades sur la route d’Angoulême. Le ciel était plein d’étoiles, c’est un très bon souvenir. Il n’y avait pas d’auto on marchait en toute tranquillité. Quand on rentrait on allumait l’électricité, la salle à manger et la cuisine grouillaient de gros cafards noirs, c’était horrible il n’y avait aucun produit pour les tuer. Heureusement ils étaient cantonnés dans ces 2 pièces.

Quand on n’allait pas se promener on faisait des parties de cache-cache autour de la maison. On jouait vraiment à se faire peur, il faisait noir et on poussait des cris que tout Mareuil devait entendre.

Tante Anne est partie se marier à Abidjan en 36 et la même année tante Geneviève est rentrée au couvent. La maison devenait grande. Tante Marie à Bordeaux, oncle Jacques et tante Bernadette à Bordeaux ils travaillaient l’un chez Bon Papa, l’autre chez Marie Brizard. Tante Guitou et tante Marie Thérèse pensionnaires je me trouvais vraiment seule.

C’est tante Belette et tante Geneviève qui me faisait travailler, seule ce n’est pas drôle du tout.

Puis je suis rentrée en pension. Ça a été l’horreur. J’étais complètement nulle. J’aurais dû rentrer en 4ème et on m’a mis en seconde avec un an d’avance ! Tante Geneviève m’avait dit « en anglais tu es bonne tu suivras facilement » 1er cours tout en anglais je n’ai rien compris… En plus être pensionnaire quand on n’a jamais quitté Mareuil, avec plein de fille, moi la sauvage, j’étais paniquée. Je suis sortie d’Albert le Grand presque aussi nulle que j’y suis rentrée, peut être moins gourde puisque j’ai gardé de bonnes amies.

En 37 toute la famille s’est déplacée en train pour aller à Verneuil aux premiers vœux de tante Geneviève. Arrêt à Paris accueilli par oncle Jean qui y travaillait. Emerveillement pour moi. Comme il y avait une longue attente entre l’arrivée à Paris et le départ pour Verneuil, oncle Jean nous a amenés au restaurant. Surprise quand on m’a dit « tu demandes ce que tu veux ». J’ai pris 2 œufs au plat et des frites !!.

Le 3 septembre 39 il y a eu la déclaration de guerre à laquelle on ne croyait pas. Nous étions, tant Belette, tante Guitou, tante Marie Thérèse et moi-même au jardin en train de ramasser des prunes quand le tocsin s’est mis à sonner. Cela je ne peux pas l’oublier, c’était lugubre. J’avais 18 ans. Tout de suite oncle Jacques a été mobilisé et est parti en Alsace, oncle Jean à Abidjan n’a pas été mobilisé. Tante Anne revenue en France pour la naissance de François n’a pas pu repartir. L’hiver 39-40 a été glacial comme beaucoup d’autres hivers pendant cette guerre. On s’attendait à une fin très rapide de la guerre, avec la ligne Maginot on ne risquait rien donc la victoire au printemps. Pas de radio, les journaux étaient pro Allemand bien sur. A cause des bombardements sur Bordeaux, tante Marie était venue avec Elisabeth, Hervé et Armelle vivre à Mareuil. Oncle Yves naviguait. L’hiver s’est passé à faire des tricots et des colis pour les prisonniers mais lorsqu’en mai 40 a commencé l’exode on n’y comprenait plus rien. Les allemands avaient envahi la France par la Belgique et les réfugiés arrivaient très nombreux. Il fallait les nourrir, loger ceux qui voulaient rester. La salle Jeanne d’Arc servait de centre d’accueil et on faisait d’énormes marmites de nourriture. La maison était archi pleine, le billard aussi. Les réfugiés couchaient sur des matelas heureusement il faisait chaud et puis en juin est arrivé « la bombe » le maréchal Pétain devait parler. Un poste de radio avait été installé à la mairie avec des hauts parleurs et quand le maréchal a annoncé la fin de la guerre, la défaite de la France, ça a été un silence de mort et pourtant il y avait plein de monde sur la place de la mairie. Consternation générale on n’y croyait pas. Oncle Jacques est revenu quelques jours après ayant perdu son régiment. Il avait dû rester avec 2 autres soldats faire sauter un pont… Il était dans un état pitoyable, une cheville foulée ; il a fini de nous ôter nos dernières illusions.

La vie a continué. Les allemands ont mis la ligne de démarcation zone occupée et zone libre où nous étions. Près de la zone occupée il fallait des laisser- passer pour aller d’une zone dans l’autre. Les frontaliers faisaient passer ceux qui voulaient passer d’une zone à l’autre ce que nous faisions et nous faisions aussi passer le courrier puisqu’il était interdit d’écrire ou seulement sur des cartes toutes imprimées toujours d’une zone à l’autre. Gaillard faisait la boîte aux lettres pour la zone occupée et nous pour la zone libre et un jour une cousine de Bordeaux étant venue se reposer à la maison devait revenir à Bordeaux et m’emmener. J’avais une fausse carte d’identité de Goûts. Nous sommes donc parties un matin passer la ligne avec tante Belette et tante Pipo qui nous accompagnait et au moment de passer la ligne 2 allemands cachés derrière un mur nous ont crié « halte » en braquant sur nous leur pistolet… Ils nous ont emmenées à Larochebeaucourt à la « Kommandantur » tout de suite séparées, chacune interrogée. Franchement j’avais peur et les autres aussi. Heureusement un taxi nous a amené assez rapidement à Angoulême à la prison. Enormes portes, énormes clés, grilles. Enfin après des grands couloirs, nous sommes arrivées dans une salle où il y avait une quinzaine de femmes, des juives et des femmes prise entrain de passer la ligne. Nous avons eu droit à un matelas et une couverture, pas de chauffage il faisait très froid, nourriture pas du tout appétissant un morceau de pain et une soupe (eau de vaisselle) infecte. Au bout de 2 jours on est venu nous chercher pour être jugées au palais de justice, par des allemands bien sur qui ont été beaucoup moins embêtants qu’à Laroche. Peu de questions ils n’ont jamais pensé que ma carte d’identité était fausse ; j ‘ai donc eu droit à être condamnée à 3 jours de prison tante Belette et tante Pipo 5 jours et la cousine 8 jours. Quand nous sommes revenues à la prison nous avons su que nous pouvions payer une amende et être libérées tout de suite. Evidemment nous n’avions pas l’argent nécessaire. Une dame juive nous a dit « mes petites filles partez tout de suite, les allemands peuvent changer très vite d’avis, voilà l’argent vous le rembourserez à mon fils qui habite Toulouse ». Nous n’avons jamais su ce qu’était devenue cette dame sans doute déportée …J’ai été libérée en ZO avec ma fausse carte, avec la cousine, les 2 autres ont été ramenées en taxi à Laroche. Je suis allée chez la cousine mais quelques jours après j’ai dû repasser la ligne avec une autre cousine très fatiguée (dans les villes on mourait de faim). J’avais vraiment peur mais tout s’est bien passé.

A la maison nous étions nombreux en plus de la famille. Il y avait tante Mimi, tante Pipo, tante Suzanne et toujours du passage plus les réfugiés qui étaient restés et qui logeait en bas dans la chambre du fond et le studio. Pour la nourriture on avait de quoi se nourrir. Quand la ligne de démarcation a été supprimée et que toute la France était occupée nous envoyons des colis de ravitaillement à la famille et aux amis. Oncle Jean, les colombiens et oncle Yves (lorsqu’il faisait escale en France), nous envoyaient ou nous apportaient du café vert que nous faisions griller. Pour oncle Yves ses valises étaient pleines de merveilles, dattes, figues, bananes, tissu pour faire des robes, chaussures en cuir (nous portions des chaussures à semelles de bois pas très confortables) et plein de choses.

Les hivers étaient très froids. Un seul feu de cheminée dans la salle à manger, plus tard un poêle au charbon, le reste de la maison n’était pas chauffée. A la cuisine il y avait la cuisinière au bois, les WC dehors …

Le maquis s’est formé peu à peu la nuit du 12 au 13 juin pour faire une bonne blague aux allemands les jeunes avaient changés les panneaux qui indiquaient les directions, une belle pagaille. La riposte ne s’est pas fait attendre. Une colonne d’allemand a envahi Mareuil, 5 hommes ont été emmenés à Périgueux pour être fusillés sur le champ et un a été tué sur place. Les allemands partis je suis descendue au jardin chercher du persil, j’ai trouvé dans les orties un parachutiste anglais vert de peur qui m’a demandé « ils sont partis ? »

De temps en temps nous allions à bicyclette voir tante Anne à St Pardoux, nous partions tôt le temps et rentrions tard le soir. Il fallait traverser les bois remplis de maquisards, les barrages … nous n’étions pas très fières.

Oncle Jacques s’est marié à Bordeaux en 43, puis est venu se réfugier à Mareuil pour échapper aux STO. Oncle Jean un peu plus tard à Vienne. Une expédition pour aller à ce mariage.

Un jour de juillet est passée rue d’Angoulême une immense colonne d’allemands dans les chars, mitraillette braquée. Nous les regardions derrière les persiennes. Mareuil ayant été prévenu, il n’y avait personne dans les rues, tous les contrevents fermés. Les hommes étaient partis se cacher dans les bois, tout le monde avait très peur. Il ne fallait pas s’amuser avec les allemands. On a appris plus tard que c’est cette colonne qui a détruit Oradour.

Avec un réfugié de Paris nous avons lancé les âmes vaillantes. Ce fut une très belle aventure, à peu près toutes les filles de Mareuil de 4 à 16 ans venaient tous les dimanches Nous faisions des jeux de piste et autres dans les bois … de 40 le groupe a tenu jusqu’à mon mariage.

Pendant cette guerre s’est passé des tas de choses plus ou moins gaies dont je garde un profond souvenir.

Enfin est arrivé le débarquement en 44. Les prisonniers allemands étaient enfermés au château. Deux venaient travailler le jardin. On les nourrissait et ils n’avaient aucune envie de s’évader et puis le 8 mai 45 la victoire, les cloches sonnaient, les drapeaux bleu blanc rouge sortaient de partout. C’était la fête une explosion de joie.

Oncle Jean nous a offert un poste de radio, ce fut une grande joie, une merveille, on avait les informations et même les chansons à la mode.

Et puis tante Marie a quitté Mareuil pour regagner Bordeaux avec ses 5 enfants puisque Michel était né en 43 et Marie Noëlle en 45. Les réfugiés sont rentrés chez eux. Tante Guitou est partie à Paris pour garder les enfants d’une cousine, tante Marie Thérèse était professeur d’anglais à Perpignan. Nous ne restions que Bonne Maman, tante Belette et moi la maison était grande heureusement elle se remplissait aux vacances scolaires.

On allait souvent voir tante Anne à St Pardoux, toujours à bicyclette. On s’occupait beaucoup, travaux ménagers, jardinage, leçons aux enfants de Mareuil, pour se faire un peu d’argent, âmes vaillantes. On ne restait jamais sans rien faire et s’y on s’asseyait Bonne Maman nous disait « ma petite fille tu es fatiguée » … et on redémarrait. Je me suis mariée le 3 novembre 1951 et j’ai quitté Mareuil…. 

- Germaine Bovet

Souvenir d'enfance en voiture en allant au cinéma

- Jérôme HASCOET